08.07.2006

9

La tête dans les mains je ne fais que pleurer.

 

Assis par terre comme un con, je me mets à penser

 

Mon dos voûté au mur, mon esprit qui divague

 

Je ne dois plus, je ne peux plus, il faut oublier…

 

 

Quelques mots griffonnés sur un papier froissé. Leur phrase, leur délire de merde : « Jamais à toi, jamais sans toi ».

 

 

Je suis retombé dessus par hasard et j’ai sombré de ma hauteur. Je perds pied, je m’étouffe, je sanglote et j’ai peur. J’ai peur de l’effet que ça me fait. J’ai peur de moi dans ces moments là. La douleur s’installe au plus profond de mon être et jaillit de mes yeux par saccades. Il faut que je me calme que je reprenne mes esprits. Je m’en veux de souffrir, je lui en veux de ne rien me dire, je t’en veux d’être partie.

 

 

Dis moi la belle, pourquoi comme ça… Dis moi la fée... Il fallait pas.

 

 

Je me calme. Reprends mon souffle. Je lève la tête. Une clope. Mal à la nuque de tant de nerfs. Les yeux rougis, regard en l’air. Moi ça va aller. Je vais continuer, je vais avancer. Moi c’est rien.

 

 

Je vais avancer. Je vais avancer.

 

Peut être qu’un jour je ferais un truc pour toi qui sait, une chanson, un morceau, un poème… Ou bien rien. Mais je penserai à toi.

 

Donner ton nom à la fille que j’aurai peut être ? Elisa, ça sonne pas mal mais je ne pense pas, non.

 

Je ne pense pas qu’Evie apprécierait des masses, je dois la laisser en dehors de ça.

 

 

Une chanson alors, ou une musique, un peu triste, un peu gaie. Le truc qui ne tient pas debout. La mélodie qui va pas droit, les harmonies qu’on ne sait pas où elles nous mènent, des changements de tonalité à rien y comprendre à ne plus rien y entendre. Le genre de musique qui ne saurait pas se faire aimer d’emblée, qu’on prendrait pour un truc à chier, pas profond, pondu à la va vite. Et puis ça ne vous sortirait pas de la tête. Une obsession, des frissons dans le corps et du bonheur à se perdre, une envie de sourire comme quand j’entends ton rire en moi, une envie de bouger comme tu le faisais parfois, une envolée, un bond en avant mais porté par les nuages.

 

Elle aurait ton parfum, elle aurait ton chagrin, elle aurait tes audaces.

 

Elle aurait ta folie, ta putain de folie du pire et du meilleur.

 

Elle aurait ta haine et tes instants de douceur.

 

Elle aurait ta verve et tes moments de douleur.

 

Elle t’aurait toi dans toute ta vérité, dans toute ton horreur, elle oserait nous foutre en l’air en nous quittant, elle oserait se foutre en l’air pour un amant, elle oserait disparaître pour une promesse qui ne veut rien dire.

 

 

« Jamais à toi, jamais sans toi »

 

 

 

Non finalement je n’écrirai rien sur toi.

 

02.07.2006

8

 

Bruit sourd.

 

Un bourdon dans ma tête.

 

Image au ralenti.

 

J’entre dans la pièce.

 

Il est seul.

 

Assis sur la chaise.

 

Je comprends que ce n’est pas le moment.

 

Je ne dis pas un mot.

 

J’attends.

 

Il ne me regarde pas.

 

J’attends.

 

Je m’empêche de tout.

 

Son silence me tue.

 

Je l’entends respirer.

 

J’entends son souffle.

 

J’attends qu’il me dise.

 

Il me dit.

 

Il me dit que tu es partie.

 

 

Silence court.

 

Très court mais qui dure une éternité.

 

Ce silence me brise.

 

Je ne veux pas comprendre.

 

Je m’interdis la moindre question.

 

Je veux pourtant ouvrir la bouche

 

Mais au moment où…

 

Un gémissement m’arrête.

 

Un cri profond

 

Un râle

 

Le râle de celui qui a déjà trop pleuré.

 

J’ai mal.

 

Je vacille mais me tiens.

 

Son cri muet se fige

 

Et la scène qui se déroule je sais qu’il la jouée des heures.

 

 

Quelques secondes suspendues et le flot qui se déverse. Son corps part en avant, il se tend et son souffle devient tonnerre, son cri devient orage, ses sanglots emplissent ma tête. Un temps je ne veux pas y croire, un temps je reste en suspens, je me dis que j’ai qu’à attendre un peu qu’il se calme, et puis je m’avancerais vers lui je poserais ma main sur son épaule, je le redresserais peut être et je lui dirais qu’il y en a d’autres, qu’on va partir lui et moi, que ça va aller, une de perdue dix de retrouvées, ça fait mal je sais mais ça devait se terminer, cette histoire devait s’achever. Pour la dernière fois j’essaie de me convaincre que votre histoire était banale, que c’était juste un jeu qui vient de prendre fin, qui devait prendre fin, c’est la vie, y a du beau et du moins, c’est pas grave, on va sortir entre copains et regarder les autres, allez ce n’est rien, mon dieu putain dis moi que ce n’est rien, dis moi que t’en fais trop pour une histoire de merde, dis moi que t’en fais trop parce que tu t’es fait plaqué, que tu peux pas le supporter, dis moi que très vite tu vas te calmer et que tout va rentrer dans l’ordre, qu’on va s’en sortir, sortir d’ici pour oublier, dis moi qu’on va sortir et que je vais pouvoir t’aider, allez mon pote redresse toi et dis moi que c’est pas vrai, que t’y croyais et que c’est pour ça que tu pleures comme ça, dis moi que si moi aussi je pleure c’est juste de te voir dans cet état, que c’est juste l’émotion, la fatigue mais que rien n’est arrivé, rien qui ne puisse s’arranger, qu’on pourra parler d’elle un jour comme d’une garce, une fille qui t’a eu et puis qui c’est cassée, dis moi pourquoi je tombe et pourquoi j’ai mal aussi, dis moi que c’est pas vrai, dis moi qu’elle est juste partie et c’est rien, dis moi qu’elle va bien, dis moi qu’elle va bien, dis moi qu’elle va bien, dis moi qu’elle est partie qu’à moitié, dis moi qu’elle pourrait revenir si elle le voulait, dis moi…

 

Tu ne me dis rien.

 

 

Il ne me dit rien.

 

 

Elle ne reviendra pas.

 

27.06.2006

7

Dire qu’ils se sont quittés sur un malentendu serait superflu.

 

 

Elisa s’est rendu injoignable pendant près d’une semaine.

 

Adrien traînait sa carcasse comme il le pouvait, soucieux et solitaire, elle lui manquait.

 

Il n’a jamais compris ce qu’il c’était passé. Quel mal avait-il fait ?

 

Pour moi c’était trop complexe, dans des nuances mal définies, je ne pouvais rien lui dire. Je me voyais mal lui expliquer comment Elisa avait changé les règles de leur amour et ce sans le tenir informé. Elle ne lui a même pas dit qu’elle avait été blessée.

 

 

En partant elle s’était retournée vers eux rapidement « je suis fatiguée, je rentre ». Adrien avait paru un peu contrarié et puis il se souvenait qu’Elisa devait être fatiguée. Le travail, la vie, la réalité, tant de choses pouvait la pousser à se retirer, tant de choses pouvaient le pousser à un peu l’oublier. L’autre dans ses bras ne cessait de s’activer.

 

 

Moi je n’en revenais pas.

 

 

Dire que cette nana c’est moi qui l’avais poussée là. J’en avais eu assez de le voir seul et cette histoire avec Elisa… Faut dire que je ne savais pas ! Mais à présent je me sentais un peu bête, mal à l’aise. Je ne pouvais pas rester là à les regarder. Je suis parti.

 

J’en voulais à Adrien de ne pas m’avoir parlé. De ne pas m’avoir mis dans la confidence. Des mois qu’Elisa et lui s’aimaient et il avait tout gardé, et il me laissait lui présenter des filles, et il continuait à se la jouer vieux garçon esseulé.

 

Et Elisa qui l’aimait.

 

 

Quel gâchis, j’en étais presque à pleurer.

 

 

De cette soirée là je garde un goût amer.

 

Je ne sais pas ce que tu as fait, après.

 

De ce soir là, dès que je ferme les paupières,

 

Je revois ton visage, ton sourire fermé.

 

 

Je n’ai pas pu te retrouver.

 

 

La vie suit son cours, ma belle échappée. La vie reprend ses droits.

 

Je ne peux pas avancer en me disant que j’aurai du être là.

 

Je ne pouvais déjà pas grand-chose de ton temps,

 

Alors maintenant…

 

 

Je ne peux que penser à toi.

 

Tu me manques, Elisa.

 

19.06.2006

6

-          Ça va aller ?

 

-          Il faut bien.

 

 

Je me penche un instant, cherche son visage. Assise sur le rebord de la terrasse, recroquevillée sur ses genoux, les yeux au loin et des cheveux devant. Je m’accroupis près d’elle. Je tire sur ma cigarette. Je regarde les volutes s’envoler et j’attends.

 

Je me racle la gorge, jette le mégot au loin et je prends place. Dans un soupir lourd de signification – je te l’avais dit, vous l’avez cherché, parle-moi enfin, livre ce que tu ressens- je m’assois à côté d’elle, dans un petit coin de son monde.

 

Elle tressaute. C’est en elle, tout au fond, bien à l’intérieur. Un haut le corps de dégoût. Je sais qu’elle les revoit. Je sais qu’elle imagine le reste. Je sais qu’elle a mal.

 

Je la vois fragile, désespérée. Elle a envie que quelqu’un la prenne dans ses bras, que quelqu’un la berce doucement en lui soufflant « tout va bien, c’est pas grave, tu es belle, tu es unique, je t’aime, tout va s’arranger ».

 

Elle a envie d’être aimé.

 

 

Je ne fais rien de tout ça.

 

Je ne la regarde pas. Je ne la serre pas. Je ne la console pas.

 

 

Car de quoi bon sang ? De quoi devrais-je la consoler ? Quel est mon rôle dans tout ça ? Que suis je censé faire ?

 

Alors oui, une personne souffre et je devrais l’aider.

 

Mais là ce n’est pas la fin du monde non ! Ils jouent et ils se font mal. C’est leur piège je ne tomberais pas dedans. Je m’y perds assez de ne pas accepter leur manège s’il faut en plus que je la soutienne quand elle s’y casse les dents…

 

 

Un temps.

 

 

Et je ne sais pas, j’essaye.

 

 

-          Tu sais, ce n’est rien ce qui se passe là-bas dedans.

 

-          Laisse tomber Ben, laisse faire, c’est pas ça le problème.

 

-          Mais c’est quoi alors le problème ! Parce que tu veux que je te dise à part vous-même je ne sais pas ce qui vous pose problème justement !

 

-          Laisse.

 

-          Tu l’aimes et il se vautre devant ta face avec une autre. Tu l’aimes ça crève les yeux et son corps se livre à une autre que toi. C’est ça que tu n’acceptes pas ! Mais il était à toi si tu le voulais tant. Et même maintenant encore il est à toi, ce n’est pas elle qui t’en empêchera.

 

-          Tu ne comprends pas Ben.

 

- Ça c’est sur, et ce depuis longtemps. Je n’ai jamais rien compris à vos foutaises. Et tu veux savoir ? Je ne veux pas comprendre. Pour moi ça ne veut rien dire, ça ne va nulle part. C’est le plaisir de gaspiller les sentiments. Aimer c’est être vivant, c’est prendre des risques, c’est accepter de tout perdre mais c’est aussi se donner la chance d’être heureux. Vous deux c’est pas de l’amour, votre histoire c’est rien, vous vivez la tête sous l’eau, vous avez décidé de saccager ce qu’il y a de plus beau. Vous ne vivez pas.

 

Mon ton s’est durcit. Non je ne la consolerais pas. Non je ne lui dirai pas qu’Adrien est un beau salaud, qu’elle mérite mieux que lui, qu’elle devrait prendre du temps et donner la chance à un autre de vivre le bonheur d’être avec elle. Je ne lui dirai pas combien je la trouve merveilleuse, forte et sensible, belle et piquante. Je ne lui dirai pas parce qu’il faut qu’elle endosse le poids de son erreur. Je ne sais pas ce qui m’emporte ce soir, je ne sais pas pourquoi j’ai envie de la secouer jusqu’à ce qu’elle se lève, l’arrache des bras de cette ahurie et qu’elle l’embrasse pour de bon, qu’elle lui dise enfin « osons ! ».

 

 

Je ne lui dirai rien car j’ai vu aussi la solitude de mon ami.

 

Cet accord c’est à deux qu’ils l’ont fait, c’est une situation qu’ils ont choisie. Et maintenant elle en prend la mesure. Tu vois la belle tu as voulu jouer avec le feu, te servir de lui comme d’un yo-yo, entretenir vos rêves tordus avec des répliques qui n’ont aucun sens, tu as joué tu as perdu. Mais pas encore tout à fait, si tu réagis il est encore temps. C’est toi qu’il aime. Bon sang !

 

 

Mais non elle reste assise. Elle fume à son tour. Elle s’est redressée, a sorti son visage et affiche un nouveau sourire que je ne lui connaissais pas. De nouveau fière, je la sens touchée par ma colère, elle se tourne vers moi.

 

 

-          C’est bien ça Ben, tu ne comprends pas. Et c’est normal il te manque des éléments. Ce que je vais te dire n’a aucune importance car demain tu ne me verras pas. Ni les autres jours d’ailleurs. J’ai besoin de m’éloigner un peu, tout ça commence à me fatiguer. Je suis fatiguée Ben. Fatiguée d’être seule, fatiguée d’être triste, fatiguée d’espérer. Notre histoire est un jeu ? Et bien oui. Adrien et moi nous jouons. Mais nous nous aimons. Je mérite ce qu’il m’a fait ce soir parce que je n’ai pas voulu vivre notre amour comme tu l’entends ? C’est bien ce que tu penses ? Alors écoute, et écoute bien car ce que je vais te dire ça fait des mois que tu l’attends. Notre histoire existe, elle n’appartient qu’à nous, elle est cachée du monde mais elle existe.

 

 

Et elle me parle.

 

Elle me dit tout de leur amour. J’aurai du m’en douter ? Ils s’aimaient pour de vrai.

 

 

Ils ne disaient rien à personne. Ils le gardaient pour eux. Ils avaient peur mais ils vivaient tout à deux. Jamais l’un sans l’autre, toujours liés par la pensée, ce bonheur d’être compris, aimé et désiré. Ces deux là s’aimaient.

 

Ils vivaient leurs nuits dès qu’ils le pouvaient. Leurs corps s’unissaient en un accord parfait. Elle lui appartenait. Elle me raconta son désir, son plaisir, leur confiance et leurs jeux. Comment faire pour que rien ne se remarque ? Comment préserver leur intimité ? Ils voulaient prendre du temps avant de se montrer au monde, leur jeu n’était qu’attendre.

 

Ils attendaient le moment.

 

Ils attendaient leur heure.

 

Et en attendant ils jouaient à se cacher. Des mois – des années peut-être – qu’ils conservaient leur passion en secret. Ils s’amusaient d’inventer leurs attitudes. Passer des gestes d’amour à des gestes d’amitié. Faire attention aux petits signes qui pourraient les tromper.

 

Le corps de l’autre n’était jamais acquis, ils refusaient l’idée d’en arriver à se toucher par habitude, distraitement, en passant. Les moments où ils se donnaient l’un à l’autre étaient choisis.

 

Ils ne voulaient pas s’échanger un baiser machinal pour se dire bonjour. Leur baiser devait toujours être le premier. La connaissance du corps de l’autre ne devait permettre qu’une recherche ininterrompue de plaisir et non pas une habitude mal prise, une routine, un refrain empreint de quotidien.

 

Ils vouaient à ce bonheur une grande part de leur énergie. Ils ne vivaient que l’un pour l’autre, espérant impatiemment les moments de mélange, les moments d’impudeurs. Et ils avaient de ces douceurs… Et impudique toujours, sa voix portait les mots au plus profond de mon être.

 

Et le nombre de fois où j’aurais pu les surprendre, je passais sans comprendre.

 

Moi toujours attendant des annonces, des baisers, de la clarté.

 

Eux en secret ils s’aimaient.

 

 

Ils ne faisaient de mal à personne mais personne ne savait pour ces deux là. Leur amour n’avait aucun poids pour ceux qui regardent les faits. Leur amour pouvait ne pas exister. Et même eux à force de se cacher pouvaient en arriver à oublier… Oublier qu’ils s’appartenaient l’un et l’autre. Adrien l’avait oublié. Grisé par cette liberté qu’ils avaient mis tant de temps à créer, Adrien s’était envolé. Elisa n’existait pas dans le réel. C’était son amie, elle ne voulait que son bonheur. Il pouvait flirter avec cette fille, lorgner ses seins et lui toucher les fesses, lui glisser à l’oreille de quoi la faire glousser, il pouvait car il était « libéré ».

 

 

Libéré d’Elisa qui ne pouvait rien dire. Libéré d’Elisa qui ne pouvait que sourire.

 

 

Aucun droit sur l’autre, ni devoir, ni rien. Adrien le savait et ce soir, jouant sur les termes d’un contrat peu régulier il pouvait profiter de la situation. Le jeu pervers de regarder Elisa tout en désirant l’autre. Je ne comprenais pas. Elle m’expliqua alors qu’elle aussi était libre d’aller prendre son plaisir ailleurs.

 

 

-          On ne veut vivre aucune frustration. On ne veut rien s’imposer. Nous ne sommes pas jaloux. C’est ce qu’on se dit du moins. Mais on s’aime et nous n’aimons personne d’autre. Nous sommes loyaux, toujours là l’un pour l’autre. Notre amour est important mais notre amitié encore plus. Quoi qu’il se passe c’est elle qui doit rester, c’est elle que nous devons préserver car nous avons tellement besoin l’un de l’autre qu’on ne veut pas être séparé, et l’amour est moins tolérant que l’amitié.

 

-          Et ce soir alors, ça ne marche pas ?

 

 

Elle secoua doucement la tête, tristement et reprit d’une toute petite voix.

 

 

-          Non ce soir non, ça ne marche pas.

 

-          C’est parce que tu le vois ?

 

-          Non ce n’est pas ça. Je l’ai déjà vu et lui aussi tu sais. On s’en moque on sait ce qu’on garde pour nous.

 

-          Mais alors quoi ?

 

-          Alors ce soir j’ai son parfum sur moi. Cette nuit nous étions ensemble, ce matin encore l’un contre l’autre lovés. Son regard sur mon corps, sa tendresse, sa fierté. Cet amour dans ses gestes cette douceur, cette gentillesse. J’ai senti que je ne voulais plus voir l’oiseau s’envoler, je me suis dit que c’était un moment particulier. J’ai eu le sentiment qu’il le sentait sur ma bouche, dans mes baisers, sur ma langue qui voulait plus de sa peau. J’ai cru qu’il m’aimait plus fort à cet instant précis et que comme moi, il se disait que peut être c’était le bon moment, qu’il était temps qu’on accepte ce qui nous unit.

 

 

Silence. Elle baisse les yeux, sa voix s’est un peu cassée et pourtant elle parle plus bas, plus doucement encore pour ne pas blesser ses mots, pour me dire tout ce qu’elle vit sans heurter le flot. Je sens qu’elle ne veut pas pleurer, sa bouche tremble mais elle fait une pause pour se calmer.

 

Je la regarde et je me sens désemparé. Elisa ma toute tendre, tu n’as pas su te protéger.

 

Je ne savais pas trop quoi penser de tout ce qu’elle venait de me dire mais du moins il me semblait un peu mieux comprendre qu’ils avaient eu juste envie de facilité.

 

Elle me regarde à son tour et me fixe bien droit, sa voix se fait plus claire mais la peine l’envahit.

 

 

-          Toute la journée je n’ai pensé qu’à lui, qu’à nous, et je me répétais que je me sentais prête. Je cherchais les bons mots qu’il aurait bien compris. J’ai écrit une chanson, je sais ça peut paraître complètement bête mais c’est ce que j’ai fait, j’ai prit encore des chemins détournés. Je ne savais pas où il était aujourd’hui mais ce soir, lorsque je suis arrivé et qu’ils étaient déjà là j’ai compris. A peine me relevais-je de ses bras pour courir à ma vie qu’il allait dans la sienne, mais dans un autre lit. Toute cette douceur, cet amour, cette tendresse c’était feint. Ou peut être pas mais en tout cas ça ne m’était pas réservé. Il l’avait fait pour elle juste quelques heures après. Il n’avait pas comme moi été submergé de tendresse au point d’oublier les autres, il n’avait pas ressenti notre amour au point de laisser passer une occasion de baiser. Comme un mort de faim, un frustré, un homme en manque, un prisonnier ou un rescapé qu’est ce que j’en sais, il fallait qu’il aille la baiser.

 

-         

 

 

Je regarde le sol, je ne sais que répondre, je suis un peu attristé, à peine, la vie est ainsi faite…

 

 

-          Il n’aurait eu aucun besoin d’y aller s’il m’avait vraiment aimé. Voilà ce que j’ai pensé. Et j’ai douté de son amour, ce qui ne m’était jamais arrivé.

 

-          Tu ne le voulais qu’à toi ?

 

-          Non, je le voulais dans le même monde que moi. Je ne veux pas qu’il s’empêche de vivre ce dont il a envie, c’est qu’il en ait envie qui me blesse. C’est ce qui m’a blessé aujourd’hui. Ce qui s’est passé entre nous était tellement beau que je pensais qu’on le vivait à deux. Mais pour lui ce n’était qu’un jeu. J’étais trop dans l’amour et lui toujours dans l’amitié « regarde Elisa je fais bien le mec inspiré ! C’est fou quand même, tu sais que ça les rend folle de moi ? » Mais là le problème c’est que je suis devenue sa proie. J’ai toujours été fière et amusée de ses prouesses, de ses petits succès. Il me revenait de toute façon parce qu’il n’aime que moi, il revenait me raconter et on riait et on se désirait. Mais là je pensais que ce n’était pas comme les autres fois. J’en étais persuadée.

 

-          Tu crois qu’il le savait ?

 

-          Non il ne comprendrait même pas. Il est égal à lui-même, lui ne m’a pas menti. Moi par contre oui. Je lui ai menti en lui disant que notre jeu m’amusait, qu’on s’aimerait quoi qu’il advienne, que je serai toujours à ses côtés. Ce n’est pas vrai. Tu comprends que je ne peux pas ? J’ai vu l’amour mais ce n’était pas vrai, mes rêves se sont moqués de moi.

 

-          Et ta chanson ?

 

-          Je te la donne, lui il n’en voudrait même pas.

 

14.06.2006

5

Il y a eu un moment où nous nous sommes quand même aimés.

Un temps où je suivais ton délire, où tu rentrais dans les miens, un temps où nous avions établi une complicité. Nous avions tout deux ce goût de la provocation, on s’amusait. J’aimais bien ce début d’amitié tout neuf avec toi, tout frais, indépendant de ta relation avec lui.

Un temps tu t’es ouverte à moi et c’était bien.

Je savais pour vous mais ça ne changeait rien. De toute façon il n’y avait rien à savoir, vous ne vouliez rien vivre donc il n’y avait rien à raconter. J’avais relégué votre secret au rang des trucs inexistants, vous disiez vous aimer mais vous ne faisiez rien. Pour moi pas d’actes, pas de sentiments. Je ne voyais entre vous qu’un jeu qui ne m’intéressait plus.

Par contre toi tu devenais ma copine. Ma pote. Je ne sais pas, je cherche, mais un machin dans le genre.

Et j’aimais ça.

Un soir vous aviez rendez-vous. Il n’a pas pu venir. Aussi simple que ça.

Tu es venue, il n’était pas là. Je t’ai dit qu’Adrien rentrerait tard, je pensais te voir repartir. Et puis non tu es restée.

Que je me souvienne - comme si j’avais oublié -, j’étais assis sur le fauteuil, je venais de me lever pour te saluer et je me réinstallais, prenant une clope au passage :

-          Désolé je crois qu’Adrien ne va pas rentrer

-          Et bien tant pis pour lui, mais nous on va pas se laisser mourir !

« On va pas se laisser mourir ». Quand j’y repense j’ai mal. C’est con mais c’est comme ça. Quand je reviens en arrière que je nous revois, que je revois ton grand sourire, tes yeux brillants je ne comprenais pas ta peur de la solitude, ton besoin d’aimer et d’être aimée, ta peur d’avoir mal… Je te voyais tellement ailleurs, tellement loin de ces sentiments qu’on attribue aux gens tristes et désespérés.

Je te voyais comme quelqu’un d’un peu à côté, qui vit dans son monde mais qui n’a jamais aucune raison de pleurer. J’avais l’impression que la vie te passait dessus comme un voile, comme un rien, que tout te semblait facile. Comme ce soir là, « Adrien n’est pas là ? Et bien on ne va pas se laisser abattre ! » Mais tu avais choisi un autre mot, même sens mais un peu étrange, à côté. Et c’est dans tes mots qu’on pouvait découvrir l’autre Elisa. Celle qui se cachait derrière la belle apparence. Dans tes mots on touchait ton gouffre, ton angoisse.

-          Il ne manquerait plus que ça !

J’avais caché mon trouble qu’avait fait naître en moi ta joie apparente qu’Adrien ne soit pas là. Un instant, et je ne sais pas pourquoi, j’avais eu un peu peur qu’on reste tout les deux là, seuls, à attendre son retour.

-          Alors, on y va ?

 

Cette soirée avec toi.

Des mois que je te voyais en coup de vent à la maison quand tu venais pour lui et que je ne te connaissais pas. Des mois que je m’étais méfié à cause de votre relation qui me mettait mal à l’aise. Des mois que tu me passais à côté sans t’arrêter sur moi.

Et puis tu étais là. Avec moi.

Assis dans le bar à tapas d’un quartier que nous affectionnions – nous commencions à nous découvrir de réels goûts en communs -, tu m’offrais avec désinvolture ton paquet de cigarettes « ce soir c’est celui du peuple ! », Tu buvais des verres de bière – boisson qui selon tes dires pouvait passer par ton gosier en grande quantité sans que cela n’affecte tes capacités de réflexion – et tu me racontais ta vie par le menu détail.

Je te découvrais. Et je me confiais. Tu m’as tout dit de ce que tu voulais bien me dire de ton enfance, tes parents, tes rêves d’alors, tes rêves depuis, tes envies, ta vision du monde et des gens. Moi je t’ai parlé d’Evie.

Tu ne m’as pas parlé de tes amours, ni d’Adrien. C’était bien. Pas d’Adrien. Je te trouvais plus naturelle. Tu essayais moins d’être belle pour un rien, ton visage était plus tranquille, ton corps ne cherchait pas à séduire, tes pensées partaient ailleurs et j’aimais être avec une femme charmante et drôle sans rien envisager de plus.

La nuit qui avançait et les verres qui se suivaient permettaient bien des confidences, ton regard grave, ta bouche lasse quand tu me parlas à ce moment là, je ne l’oublierai pas. Tu aimais ce moment et le sentant toucher à sa fin tu me dis tout bas que tu ne supportais pas les dernières fois.

« A peine arrivée dans un lieu qui me plaît j’imagine déjà quand je reviendrai. A peine je rencontre quelqu’un qui me séduit que j’imagine déjà qu’on se retrouvera toute notre vie. A peine je vis quelque chose qui me rend heureuse que je pense déjà aux moyens de le revivre. »

Ces paroles étaient pour moi. Tu mettais un temps entre chaque phrase, tu semblais chercher tes mots mais ta voix d’abord hésitante se fit alors plus sûre et ton regard qui cherchait un refuge s’ancra dans le mien. 

 « Je ne supporte pas qu’il puisse y avoir une fin…

Je m’échappe, je pars, je m’envole. J’ai mon monde à moi où les choses et les êtres vivent pour toujours, où les instants de bonheur s’étirent, se rejouent, se prolongent. Par contre il ne faut pas trop les user ces souvenirs. Il faut les rejouer avec prudence. Privilégier le détail pour ne rien oublier, les laisser remonter tout doucement, ne pas les brusquer. S’ils se sentent heurtés les souvenirs disparaissent. Lorsque j’en veux trop, tout me quitte… Alors, je reviens vers eux, doucement, avec précaution, désolée et obéissante à leurs lois.

Je m’accroche et je rêve. J’attrape leurs petites pattes quand ils s’envolent, il me reste toujours quelque chose… »

Un temps.

Je te regardais. Je te trouvais belle. Je ne savais pas ce que tu me disais, brèves de comptoir, fin de soirée, état de fatigue avancée, je ne cherchais pas à comprendre. Mais je te regardais.

« Jamais je ne m’y ferai, je ne supporte pas qu’on puisse me laisser. – je souris à ton inflexion comique - Alors je ne m’attache qu’à mes rêves. Je les tourne et retourne dans ma tête. Ils sont chauds et doux. Lorsque je les sens prêts je les laisse me guider doucement vers leur accomplissement.  – Tes yeux glissèrent sur moi avec une sorte de connivence, frisson électrique qui me parcouru l’échine, juste assez pour me réveiller, il n’y avait aucun sous-entendu pour moi - Je m’attends à tout. Pour mieux me protéger je ne m’attache à rien dans la réalité.

Mais par contre…

Si c’est un rêve que je vis je ne veux pas le laisser filer… »

Silence.

Nous sommes restés un moment sans nous regarder. Ta cigarette se consumait au bout de tes doigts. Ma journée avait été longue, j’étais épuisé. J’ai frotté mes deux yeux d’une main, secoué la tête, et je t’ai dit que nous devrions y aller.

Ce n’est que plus tard, bien plus tard encore que je me suis hasardé à faire le lien entre ton discours et ce que tu vivais avec Adrien. C’est au moment de l’électrochoc causé par ta disparition que tout m’est revenu et que depuis tout est revisité, analysé, disséqué.

Mais à ce moment là je n’y étais pas. J’étais juste bien. Content. Je me disais que c’était peut être le début d’une belle relation. Je t’envisageais dans ma vie. Je me voyais te présenter à Evie.

Mais, ce qui c’est passé ce soir là ne s’est jamais reproduit. Nous n’en avons pas eu le temps. J’aurai bien aimé mais ça ne s’est pas présenté. Moi j’avais ma vie, Evie, le travail, les déplacements…Mais cette soirée jamais je ne l’oublierai.

Trois mois après tu te tuais.

Durant ces trois mois dès qu’on se rencontrait je savais qu’on avait gagné quelque chose, toi et moi, nous avions cette soirée qui n’appartenait qu’à nous. Un clin d’œil, une phrase, un sourire, des points communs. Nous nous étions rapprochés et ce que j’avais découvert de toi me plaisait. Je ne savais pas que c’était terminé, que notre histoire était arrêtée, que tout était déjà joué.

Je pensais avoir le temps, mais ton temps était compté. Avais tu déjà décidé ?

J’aurais voulu que tu sois mon amie.

05.06.2006

4


Ils s’aiment comme frères et sœurs. Tu parles, ces deux pourris gâtés d’enfants uniques ne savent même pas de quoi ils parlent. Encore une fois, moi je sais.
Je ne veux pas toujours me la jouer mais c’est vrai à la fin.

 

J’ai deux sœurs.
Elles sont vraiment chouettes je dis pas. Mais bon ce sont mes sœurs justement.
Je suis au milieu, j’ai tiré les cheveux de la petite quand la grande me consolait.
J’ai tapé sur les méchants de l’école pour les protéger. Je pouvais compter sur elles dès qu’il le fallait. Elles sont bien. Elles sont belles autant que je suis beau. Je ne les appelle pas sans arrêt, je ne pense pas à elles comme à des femmes idéales, je ne passe pas mon temps à les rêver.
Quand je suis près de l’une d’elle ma cuisse ne s’émeut pas du contact de sa peau, ma main ne cherche pas fébrilement à caresser le bout de ses doigts, mon regard ne se trouble pas quand elle pose les yeux sur moi.
Je les aime, elles m’énervent, on s’est chamaillé, bagarré, disputé, fâché, serré quand on en a eu besoin mais jamais elles ne m’ont troublé.

 

Ces deux là ne savent pas de quoi ils parlent.
Ou bien ils ont le trip de l’inceste.
Ils m’agacent à parler d’amour dans la fraternité. Ils m’énervent à chercher des images pour m’expliquer. J’ai l’impression d’être un demeuré, « Oui Ben, tu comprends, Elisa et moi on s’aime mais on ne peut rien concrétiser car notre amour est trop fort on pourrait tout casser, tout briser entre nous, notre amitié est trop belle, trop profonde, trop grande, nous sommes comme frères et sœurs ».
Mes sœurs ne sont pas mes meilleures amies.
Très tôt j’ai compris que les filles ce n’était pas ce qu’il y avait de mieux pour délirer, se confier, s’amuser. Les filles c’est fait pour être aimé, comme des amoureuses je veux dire.
Mes sœurs sont mes sœurs, mes amis sont des hommes, ma femme c’est Evie.
Alors oui j’ai des amies, aussi, mais généralement elles ont joué un rôle plus séduisant antérieurement dans ma vie. Il y a une case « lit » un peu avant si ce n’est après.

 

Alors arrête un peu Adrien. Elisa n’est pas ta sœur. Tu n’en as pas, point. Ne sois pas jaloux tu as tout le bonheur du monde à porté de main. Elle est belle, elle est bien, vraiment – je pense – et son cœur t’appartient. Son corps frémit à l’approche du tien, ses yeux s’émeuvent de tes joies et de tes peines.
Tu la désires, prends ce qui te revient.
Vis ta vie bon sang, cesse de vivre dans un rêve.

 

Il me regarde, imperturbable. Son sourire insondable au coin des lèvres. Vraiment je ne comprends rien. Il me dit que j’ai besoin de case pour y installer les gens que je peux aimer. Il me dit que je classe, compartimente, range ma vie. Mais que dans sa tête à lui c’est le souk, le foutoir, le bordel.
Il me dit qu’il est vraiment fou d’elle.

 

Mais pas comme ça, pas comme il faut, pas maintenant.
Ironique il me félicite de la clarté de mes pensées. Rien n’est clair pour lui. Il ne veut pas. Il ne veut pas d’elle, il ne veut pas sans elle, il ne veut surtout pas faire de choix. C’est ça, il a fait le choix de ne pas en faire.

 

Et moi je ne dois pas m’en faire.

 

Il me dit que je ne dois pas m’en soucier, que ce n’est pas grave, que ça a toujours été. Depuis tout jeune certaines choses le paralysent et avec l’âge ça ne va pas s’arranger. Tout le terrifie. Il a peur d’avoir mal surtout. La perdre il ne le supporterait pas, et il la perdrait, il le sait, s’il vivait son amour comme moi.

 

Il perdrait Elisa s’il vivait son amour comme je vis le mien avec Evie.
Mais quelle connerie !

 

Comme si tout était joué d’avance. Et puis ce n’est pas plus facile pour moi que pour les autres, j’ai peur moi aussi, je transpire, j’ai mes sueurs, mais au moins je vis mon bonheur.
L’amour est un risque, c’est comme ça on ne va pas changer le monde. Les gens ne s’appartiennent pas vraiment, ils sont libres on ne se les attache pas, soit. C’est une donnée, il faut faire avec. Refuser la réalité c’est vivre comme un enfant.

 

-          Et tu sais Adrien tu es grand maintenant.
-          Oui je sais, je suis un adulte, je dois prendre mes responsabilités. Mais qui gênons-nous Elisa et moi ? Personne. Et on ne fait de mal à personne non plus, alors laisse faire. Ne t’inquiètes pas comme ça, ça ne sert à rien.
-          Mais, si je m’inquiète c’est de te voir si mal. Tu es tourmenté, angoissé, et tu aimes quelqu’un qui pourrait te rendre heureux. Car vous vous aimez n’est ce pas ?
-          Oui, on s’aime et on s’est toujours aimé. Elle est tout ce que je peux désirer. Mais tout ça c’est trop, tu comprends ? C’est trop beau pour être vrai, c’est trop fort, c’est tellement… Mais ensemble on n’irait nulle part. Nous sommes les mêmes, pareils, semblables. On ne peut pas vivre avec ce qui nous ressemble tant, il faut qu’on regarde ailleurs, qu’on se tienne la main pour se lancer dans l’inconnu, qu’on se lâche un peu…
-          Ça ne veut rien dire ce que tu me dis là.
-          Et c’est pourtant ça.
-          Tu manques de courage c’est tout.
-          Si ça te fait plaisir de le penser.
-          Elle va partir tu sais. C’est obligé qu’elle s’en aille. Elisa c’est autre chose, elle a besoin d’être aimé.
-          Mais qu’est ce que tu en sais ? Et qui te dit que je ne l’aime pas ? Et que sais tu vraiment de l’amour ? Et de quoi tu me parles à la fin ! On s’aime, depuis qu’elle te l’a avoué je me tue à te le répéter et je ne sais même pas pourquoi. Excuse-moi vieux, j’apprécie ton dévouement mais ça ne te regarde pas. Pourquoi devrait – elle partir puisque je ne la retiens pas ? Elle n’a rien à fuir auprès de moi. Tu dis qu’elle est autre chose, mais c’est du grand n’importe quoi ! Autre chose que quoi ? Que la personne la plus précieuse qui soit dans ma vie ? Elle est heureuse tu sais, cet amour c’est elle qui l’a choisi. Nous avons peur tout les deux, nous sommes fait de la même eau. Son besoin d’être aimé je le connais, j’y réponds au-delà, avec moi elle est bien. Et elle a ses petits amours et moi les miens. Ne viens pas t’en mêler.
-          Elle ne t’a jamais demandé plus ?
-          Plus d’une fois, tout comme moi, tout comme chacun en amour. Tout le monde en veut plus. Et puis on regarde ce qu’on a et on ce dit qu’il faut en prendre soin.
-          Et si ce n’était pas suffisant, si son besoin de toi devenait plus pressant que ferais tu pour elle ? Lui donnerais tu le respect de l’aimer au grand jour? Accepterais tu de céder si elle se disait enfin décidée, si elle disait vouloir t’aimer ?
-          Elle ne me ferait pas ça, elle ne nous ferait pas ça.
-          Et si elle te menaçait ? Si elle disait s’en aller ou t’aimer ? Rien qu’avec toi ou pas de toi du tout ?
-          Et si et si…
-          Réponds…

 

Il souffle, s’agace puis se calme et se reprend. Où je veux en venir, c’est la question qu’on se pose tout les deux en cet instant. Il tourne en rond, va à la cuisine, boit un verre d’eau il me semble, revient, prend mon paquet de cigarettes et me regarde un instant. Je lui dis que j’ai tout mon temps.
Il s’assoit. En allume une.

 

-          Alors ?
-          Alors quoi ?
-          Si elle te demandait d’oser prendre le risque sinon elle se barre ?
-          Une sorte de chantage en quelque sorte, ça ne lui ressemble pas tu sais…
-          Admettons. Mais si elle te disait « Cesse d’avoir peur, aime-moi pour de vrai »
-  S’il le faut, je lui dirais : « Jamais l’un à l’autre, jamais l’un loin de l’autre, c’est tout ce que j’ai à t’offrir ».
 
Silence.

 

-          Et tu y crois ?
-          Ils sont d’elle ces mots là.

30.05.2006

3

C’est simple. Ils se connaissent depuis toujours. Il l’aime comme une sœur, elle l’aime comme un oiseau (c’est son image à elle, allez comprendre…). Ils m’ont rabattu les oreilles de leur amitié idyllique. Des années qu’on se connaît, ah la rigolade ! Et les « tu te souviens ? » Et ce truc qu’on avait fait, et cette complicité entre nous, et tout ce qui fait que c’est beau tout simplement, cette compréhension qui nous unit, cette acceptation de nos défauts parce qu’on se connaît trop, et cette attirance seulement fraternelle rien de plus, ah oui alors c’est beau l’amitié entre un homme et une femme, on se connaît depuis si longtemps… La belle affaire !

 

Je connaissais leur discours. Leur rôle c’était de rabâcher et de témoigner sans cesse de leur entente réciproque par des petits jeux compris de eux seuls, et mon jeu à moi était de leur rappeler qu’à force de s’entendre aussi bien, ils allaient finir par baiser.
Lorsqu’on en arrivait là généralement « lui » stoppait la conversation prétextant que ce n’était pas drôle du tout, alors qu’il se trompait - comme souvent - j’ai un humour décapant et elle me le prouvait en partant d’un rire détonant.

 

Elle aimait bien que je le torture avec ça. Moi je n’y voyais rien de grave, même s’il pouvait m’arriver de me dire que c’était dommage qu’un si joli couple ne se fasse pas du bien de temps en temps, mais au fond ce n’était pas mon affaire. Elle par contre il semblait que c’était la sienne et elle s’amusait qu’on aborde ce sujet, elle jouissait de son malaise.

 

Un soir.

 

Nous sommes là, nous sommes bien. On passe de bons moments ensemble, un vrai plaisir. Non, j’en rajoute. Ces deux là me mettent mal à l’aise ce soir… Un truc entre eux, je ne m’y fais pas.
Ils se tiennent la main parfois. C’est vrai, ça arrive, mais pas souvent. Et là ça leur semble acquis, je les sens proche, physiquement, c’est étrange mais ça ne me plait pas. J’aimerais bien qu’on me tienne informé des changements de relations entre les gens que j’aime, ou du moins que je connais, c’est normal non ?
Bon c’est vrai ça ne me regarde pas, je sais. Et puis je m’en fous, ce n’est pas ça. Mais là nous sommes tout les trois et c’est un peu dur de faire comme si ce lien n’existait pas. En plus leur histoire m’attire, je les aime bien ensemble, je les trouve beaux.  S’il y a une évolution je ne voudrais pas la louper, comme pour un feuilleton, c’est pas que ce soit vital non, ce n’est pas important en fait mais ça compte quand même. Ça me tiens à cœur. Alors je me lance.
Sur un ton que j’espère badin et complètement détaché (terriblement difficile !) je leur demande s’ils sont amoureux. Ça peut sembler niais comme question, je l’accorde, mais sur le coup, pour moi, ça ne l’était pas du tout. J’avais déjà essayé un jour « est ce que vous vous êtes déjà embrassé ? », « est ce que vous y avez déjà pensé ? »,  sans oublier le rituel des bords de cuite « vous avez déjà baisé ? » (J’aimais bien les chicaner), bien évidemment, sans succès.
Mais là, partir sur l’idée du sentiment d’amour je me disais que ça pouvait marcher, les inciter à la confidence, je me disais que c’était une piste que je n’avais pas trop exploitée… Et puis ça romprait le silence, alors pourquoi ne pas la poser ? « Vous êtes amoureux ? ».

 

Elle sourit. Un beau sourire, c’est un aveu me dis-je, elle ne se moque pas. Ce soir elle ne rie pas.

 

Elle a retenu sa main qu’il voulait lui reprendre, il lui a dit « arrête » mais elle veut continuer.
Elle se penche sur lui son sourire aux lèvres, elle tente de l’entraîner dans ce que je crois encore être une taquinerie à mon égard. Mais il la repousse, agacé.

 

Dans le genre mec imperturbable j’en suis un clair et net. Je regarde l’action se dérouler. Elle sait ce qu’elle fait. J’ai beau persister avec mon air détaché, style j’en ai rien à faire après tout, y a mieux à la télé, ne vous dérangez pas pour moi je sais me faire oublier… Elle sait qu’elle a piqué ma curiosité.

 

Finalement, le fait que ce soir je pose encore une question sur leur petit jeu n’avait rien d’étrange, mais son attitude à elle avait jeté un froid, et malgré ma bonne volonté je ne pouvais plus grand-chose à ce qui allait arriver. J’avais enfin mis le doigt au bon endroit, posé la bonne question, ou du moins il me semblait que ça allait entraîner un peu plus d’action.

 

Ne supportant plus qu’elle retienne la main qu’il avait voulu lui soustraire il se dégagea un peu brusquement et sortit. Il avait envie de prendre l’air, d’en griller une sur le balcon. Restés seuls elle et moi je me rendais compte que c’était finalement sa réaction à lui qui avait jeté ce trouble inhabituel. Il n’avait pas voulu jouer.

 

-          Qu’est ce qu’il a ?
-          C’est rien, c’est juste qu’il n’a pas envie d’en parler, mais je pense que ça ne le gêne pas si je t’en parle, tant qu’il n’est pas là pour m’entendre.
-          De quoi parles tu ?
-          Et bien, de cette façon que tu as de penser qu’on devrait être ensemble, profiter de la vie...
-          Hé ho, moi j’ai rien dit, c’est pas mes histoires vous faites bien ce que vous voulez après tout, je voulais juste m’amuser un peu, je…

 

Je me sens confus.

 

Un temps. La télé diffuse suffisamment d’images pour qu’on puisse donner l’impression que c’est l’intérêt de son flot qui nous stoppe dans cet échange.

 

-          Mais alors c’est vrai ?
-          De quoi ?
-          Que vous êtes amoureux ?
-          Tu l’as compris tout seul non ?
-          Alors depuis tout ce temps…
-          Que veux tu savoir ?
-          Mais rien ! Enfin si un peu quand même…
-          Mais que veux tu que je te dise, oui on est ami. Les meilleurs qui soient. Mais nous sommes amoureux, aussi. Voilà.
-          Mais concrètement alors, depuis tout ce temps, tout les deux vous… – regard significatif, ou du moins j’essaye, là je suis trop fatigué pour me composer des attitudes appropriées -
-          Non.
-          Je ne te suis plus là.
-          C’est mon ami, je ne couche pas avec lui. Si c’est ça ta question.

 

Je la regarde. Je n’ai qu’une envie c’est qu’elle me parle encore. Ou qu’elle se taise vraiment pour que j’aille le rejoindre lui. Je la regarde. Elle me regarde. On ne va pas aller loin comme ça. Je sens que si je ne saisis pas l’occasion elle ne se représentera plus. C’est la première fois que cette conversation va aussi loin. C’est la première fois que je peux essayer de comprendre ce qui se passe entre eux.

 

Il y a trois mois j’ai rencontré Evie (la femme de ma vie !). Terrasse d’un café, elle m’a frôlé, électrisé, tout s’est très vite passé. Bon je me la joue un peu comme si ça avait été facile mais je vous jure que ça l’a été. Une évidence, aucune impossibilité. On s’est vu, on s’est plu. Plus encore on s’est aimé. Fusion des corps et des esprits. Je vais pas faire le gros plan romantique mais quand même, quand j’y pense je suis encore scotché.

 

Tout ça pour dire que l’amour pour moi c’est comme ça que ça se vit. Il ne faut pas se poser de questions, il faut sauter sur l’occasion quand elle se présente, l’amour le vrai ça ne se présente pas souvent plus d’une fois et cetera… Et là, ces deux là, depuis le temps que je sentais qu’il y avait plus que de l’amitié entre eux, et elle qui me dit qu’ils s’aiment… J’ai du mal à croire, j’ai du mal à comprendre où ils veulent en venir.

 

-          Mais nulle part !
-          Mais comment ça ? Vous êtes jeunes, beaux, en pleine santé ! Sérieusement lâchez vous, vivez ! Vous vous aimez ça fait des mois que pour moi ça crève les yeux, qu’est ce qui se passe, vous avez peur d’être heureux ?

 

Ses yeux encore posés. Ses silences me pèsent. Elle me dit que j’ai compris. Le bonheur leur fait peur. Ou plutôt ils ont peur de le perdre. Ils s’accrochent à leur amitié par peur de souffrir. Peur d’être comme les autres finalement, de se lasser, de se mentir, de s’abîmer, de se salir. De salir leur histoire qui a si bien commencé. Ils se sont fait un serment qu’ils veulent respecter : jamais à toi, jamais sans toi.

 

Cette phrase me fait frémir. Je sais aujourd’hui que j’avais raison de penser que c’était une belle connerie. Pour préserver leur amour ils avaient décidé de le laisser en dormance. Tu parles, de jolis mots ! C’était juste de la souffrance. Elle me parlait de contes, d’idéaux, de poésies. Je voyais juste deux êtres vivant dans de pénibles interdits.
Leur secret était là. C’est du moins ce que je croyais. Ils avaient leur vie, leurs amours, leurs occupations mais au fond de leur cœur le seul amour auquel il croyait était celui qu’ils se portaient et qu’ils ne voulaient pas vivre pour le garder intact, pour le préserver du monde.

 

J’étais un peu sonné.
Il est revenu, s’est réinstallé à côté d’elle. Elle lui dit qu’elle m’avait expliqué. Il me regarda alors. Impassible.
Nous partagions leur secret.

27.05.2006

2

Comment expliquer que c’est ton sourire qui m’a ouvert à toi ? Cette façon particulière que tu avais d’être à la fois moqueuse et rassurante. Tu avais un sourire de grande sœur. Tu étais belle dès l’intérieur.

J’ai mis du temps à le comprendre.

Lui me regardait narquois quand je faisais le mec distant. Sympa mais distant, style « j’en ai vu d’autres des filles comme ça, celles qui se la jouent mais y a pas grand chose à gratter, juste de quoi s’amuser ». Ce n’est pas que je ne t’aimais pas, mais au début je n’y arrivais pas. Et lui qui savait. Il avait rien à dire, pas de promotion d’Elisa à faire. Il savait que moi aussi j’accrocherai. Il faisait confiance à ta tendresse, à ton charme, à ta particularité. Il disait que tu étais une fée.

Je lui ai dit une fois, avant que je sache tout de votre manège, je lui ai dit qu’il avait qu’à te sauter et que ça irait mieux après. Il m’avait regardé atterré. Par la suite, quand j’ai su, je me suis souvenu de ses défenses et je lui en ai voulu de m’avoir pris pour un con. Et puis j’ai appris à te connaître et j’ai compris. On ne te saute pas. On sombre en toi.

C’est jouer avec les mots (mais de toutes façons vous ne faisiez que jouer…) mais c’est vrai en fait. A chaque fois que je l’incitais à la confidence ou le soupçonnais vaguement, il pouvait me mentir sans me mentir. Il pouvait sans ciller me dire que j’étais fou tellement il se voyait loin de mes images, tellement vous vous sentiez protégés dans votre histoire tordue.

Un matin.

A l’époque où j’étais loin de m’intéresser à vous deux.

Un petit matin donc je rentre à l’appart’. Vous étiez là, tout les deux étendus. La pièce était encore sombre, le matelas par terre. Je ne voyais pas ton visage. Je ne voyais que lui et je me suis assis. Clope au bec. Pas très frais j’essayais de mettre un peu d’ordre devant mes yeux. Je n’avais pas vu que c’était toi mais je voulais savoir qui était la brune que mon pote s’était tapé. Je me suis approché, je me suis penché, je t’ai reconnue.

L’instant d’avant j’avais eu le sentiment d’être entré dans un lieu de débauche, celui d’après je me suis cru dans une chambre d’enfant. Deux enfants enlacés. Une fois l’image dépouillée de sa dimension sexuelle je me rendis compte que tu n’étais même pas nue. Lui non plus.

Et j’étais content que tu sois là.

Je suis allé m’asseoir dans la cuisine et je me disais que j’étais content que tu sois là.

Tu m’as rejoint. Tu t’es assise en face de moi, toute ensommeillée, les yeux un peu collés, les cheveux en bataille, un grand pull ample, je voyais un bout de ton épaule.

Tu t’es assise en face de moi et je t’ai dit « je suis content que tu sois là ».

 

 

Et tu m’as souri.

Et je t’ai souri.

24.05.2006

1

J’ai appris à te connaître tu n’étais plus là.
Dès que tu es partie j’ai cherché à te comprendre.
Depuis ta disparition je vis dans des souvenirs, nos souvenirs.
Je crois te voir sourire à l’annonce de ces pensées. Mais c’est vrai. Il a fallu que tu partes pour que je sache qui tu étais.


Tu n’es plus là.
Soit.
Notre amitié commence.


Et je retrace les chemins, je remonte le cours, m’applique sur les contours. La vie est là, puissante, et ma mémoire s’active.
Te souviens tu des jours où nous riions ensemble ? Te souviens tu des fois où ta main posée sur moi m’apaisait ? J’aimais ta voix, ton regard, tes pensées…
En avons nous échangées ?
J’imagine, j’espère.
A notre manière nous avons été complices.
Veux tu que je te dise tout les sentiments que je te porte ?
Tu étais mon amie.


Non ce n’est pas vrai ?
Tu aurais pu l’être alors.


Tu ne te souviens de rien ?


J’ai du manquer un train. Tout me semble si clair pourtant, mais moi je vis et mes souvenirs peuvent prendre tout l’espace, tu n’es plus là pour les contredire. Tu n’as plus rien à dire d’ailleurs, plus rien à toi, aucun droit, tu nous as tout cédé. Tu as abandonné.
Tu n’as plus qu’à te taire et écouter. Car des souvenirs faute d’en avoir j’en inventerai, notre amitié je la rêverai, tu ne me voleras pas l’espoir. Tu ne me priveras pas du bonheur d’espérer qu’un peu d’amour peut tout changer. Je préfère me maudire de ne pas t’avoir mieux connue et me dire que j’aurai pu changer les choses.
Si seulement…


Nous deux nous aurions pu y arriver.


Mais si tu étais restée nous n’en aurions jamais parlé. Si tu étais restée ces souvenirs n’auraient pas existé.


Depuis que tu es morte je vis dans notre histoire manquée.
Tu étais à côté, je t’ai à peine vue passer.
Depuis que tu es morte je sais que je voulais t’aimer.


Depuis que tu me manques je sais qui tu étais.


Le jour où tu es morte…
Je ne m’en souviens pas.
Je ne sais plus j’ai oublié.
 
Du jour où tu es morte
Il ne s’en remet pas.
On ne parle plus de toi.
Il apprend à vivre sans toi.
Il essaye, il n’y arrive pas,
Il est encore maladroit,
Il trébuche à chaque pas,
Mais il s’en sortira.
Je suis là.


Elisa, tu vis encore en moi.