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19.06.2006

6

-          Ça va aller ?

 

-          Il faut bien.

 

 

Je me penche un instant, cherche son visage. Assise sur le rebord de la terrasse, recroquevillée sur ses genoux, les yeux au loin et des cheveux devant. Je m’accroupis près d’elle. Je tire sur ma cigarette. Je regarde les volutes s’envoler et j’attends.

 

Je me racle la gorge, jette le mégot au loin et je prends place. Dans un soupir lourd de signification – je te l’avais dit, vous l’avez cherché, parle-moi enfin, livre ce que tu ressens- je m’assois à côté d’elle, dans un petit coin de son monde.

 

Elle tressaute. C’est en elle, tout au fond, bien à l’intérieur. Un haut le corps de dégoût. Je sais qu’elle les revoit. Je sais qu’elle imagine le reste. Je sais qu’elle a mal.

 

Je la vois fragile, désespérée. Elle a envie que quelqu’un la prenne dans ses bras, que quelqu’un la berce doucement en lui soufflant « tout va bien, c’est pas grave, tu es belle, tu es unique, je t’aime, tout va s’arranger ».

 

Elle a envie d’être aimé.

 

 

Je ne fais rien de tout ça.

 

Je ne la regarde pas. Je ne la serre pas. Je ne la console pas.

 

 

Car de quoi bon sang ? De quoi devrais-je la consoler ? Quel est mon rôle dans tout ça ? Que suis je censé faire ?

 

Alors oui, une personne souffre et je devrais l’aider.

 

Mais là ce n’est pas la fin du monde non ! Ils jouent et ils se font mal. C’est leur piège je ne tomberais pas dedans. Je m’y perds assez de ne pas accepter leur manège s’il faut en plus que je la soutienne quand elle s’y casse les dents…

 

 

Un temps.

 

 

Et je ne sais pas, j’essaye.

 

 

-          Tu sais, ce n’est rien ce qui se passe là-bas dedans.

 

-          Laisse tomber Ben, laisse faire, c’est pas ça le problème.

 

-          Mais c’est quoi alors le problème ! Parce que tu veux que je te dise à part vous-même je ne sais pas ce qui vous pose problème justement !

 

-          Laisse.

 

-          Tu l’aimes et il se vautre devant ta face avec une autre. Tu l’aimes ça crève les yeux et son corps se livre à une autre que toi. C’est ça que tu n’acceptes pas ! Mais il était à toi si tu le voulais tant. Et même maintenant encore il est à toi, ce n’est pas elle qui t’en empêchera.

 

-          Tu ne comprends pas Ben.

 

- Ça c’est sur, et ce depuis longtemps. Je n’ai jamais rien compris à vos foutaises. Et tu veux savoir ? Je ne veux pas comprendre. Pour moi ça ne veut rien dire, ça ne va nulle part. C’est le plaisir de gaspiller les sentiments. Aimer c’est être vivant, c’est prendre des risques, c’est accepter de tout perdre mais c’est aussi se donner la chance d’être heureux. Vous deux c’est pas de l’amour, votre histoire c’est rien, vous vivez la tête sous l’eau, vous avez décidé de saccager ce qu’il y a de plus beau. Vous ne vivez pas.

 

Mon ton s’est durcit. Non je ne la consolerais pas. Non je ne lui dirai pas qu’Adrien est un beau salaud, qu’elle mérite mieux que lui, qu’elle devrait prendre du temps et donner la chance à un autre de vivre le bonheur d’être avec elle. Je ne lui dirai pas combien je la trouve merveilleuse, forte et sensible, belle et piquante. Je ne lui dirai pas parce qu’il faut qu’elle endosse le poids de son erreur. Je ne sais pas ce qui m’emporte ce soir, je ne sais pas pourquoi j’ai envie de la secouer jusqu’à ce qu’elle se lève, l’arrache des bras de cette ahurie et qu’elle l’embrasse pour de bon, qu’elle lui dise enfin « osons ! ».

 

 

Je ne lui dirai rien car j’ai vu aussi la solitude de mon ami.

 

Cet accord c’est à deux qu’ils l’ont fait, c’est une situation qu’ils ont choisie. Et maintenant elle en prend la mesure. Tu vois la belle tu as voulu jouer avec le feu, te servir de lui comme d’un yo-yo, entretenir vos rêves tordus avec des répliques qui n’ont aucun sens, tu as joué tu as perdu. Mais pas encore tout à fait, si tu réagis il est encore temps. C’est toi qu’il aime. Bon sang !

 

 

Mais non elle reste assise. Elle fume à son tour. Elle s’est redressée, a sorti son visage et affiche un nouveau sourire que je ne lui connaissais pas. De nouveau fière, je la sens touchée par ma colère, elle se tourne vers moi.

 

 

-          C’est bien ça Ben, tu ne comprends pas. Et c’est normal il te manque des éléments. Ce que je vais te dire n’a aucune importance car demain tu ne me verras pas. Ni les autres jours d’ailleurs. J’ai besoin de m’éloigner un peu, tout ça commence à me fatiguer. Je suis fatiguée Ben. Fatiguée d’être seule, fatiguée d’être triste, fatiguée d’espérer. Notre histoire est un jeu ? Et bien oui. Adrien et moi nous jouons. Mais nous nous aimons. Je mérite ce qu’il m’a fait ce soir parce que je n’ai pas voulu vivre notre amour comme tu l’entends ? C’est bien ce que tu penses ? Alors écoute, et écoute bien car ce que je vais te dire ça fait des mois que tu l’attends. Notre histoire existe, elle n’appartient qu’à nous, elle est cachée du monde mais elle existe.

 

 

Et elle me parle.

 

Elle me dit tout de leur amour. J’aurai du m’en douter ? Ils s’aimaient pour de vrai.

 

 

Ils ne disaient rien à personne. Ils le gardaient pour eux. Ils avaient peur mais ils vivaient tout à deux. Jamais l’un sans l’autre, toujours liés par la pensée, ce bonheur d’être compris, aimé et désiré. Ces deux là s’aimaient.

 

Ils vivaient leurs nuits dès qu’ils le pouvaient. Leurs corps s’unissaient en un accord parfait. Elle lui appartenait. Elle me raconta son désir, son plaisir, leur confiance et leurs jeux. Comment faire pour que rien ne se remarque ? Comment préserver leur intimité ? Ils voulaient prendre du temps avant de se montrer au monde, leur jeu n’était qu’attendre.

 

Ils attendaient le moment.

 

Ils attendaient leur heure.

 

Et en attendant ils jouaient à se cacher. Des mois – des années peut-être – qu’ils conservaient leur passion en secret. Ils s’amusaient d’inventer leurs attitudes. Passer des gestes d’amour à des gestes d’amitié. Faire attention aux petits signes qui pourraient les tromper.

 

Le corps de l’autre n’était jamais acquis, ils refusaient l’idée d’en arriver à se toucher par habitude, distraitement, en passant. Les moments où ils se donnaient l’un à l’autre étaient choisis.

 

Ils ne voulaient pas s’échanger un baiser machinal pour se dire bonjour. Leur baiser devait toujours être le premier. La connaissance du corps de l’autre ne devait permettre qu’une recherche ininterrompue de plaisir et non pas une habitude mal prise, une routine, un refrain empreint de quotidien.

 

Ils vouaient à ce bonheur une grande part de leur énergie. Ils ne vivaient que l’un pour l’autre, espérant impatiemment les moments de mélange, les moments d’impudeurs. Et ils avaient de ces douceurs… Et impudique toujours, sa voix portait les mots au plus profond de mon être.

 

Et le nombre de fois où j’aurais pu les surprendre, je passais sans comprendre.

 

Moi toujours attendant des annonces, des baisers, de la clarté.

 

Eux en secret ils s’aimaient.

 

 

Ils ne faisaient de mal à personne mais personne ne savait pour ces deux là. Leur amour n’avait aucun poids pour ceux qui regardent les faits. Leur amour pouvait ne pas exister. Et même eux à force de se cacher pouvaient en arriver à oublier… Oublier qu’ils s’appartenaient l’un et l’autre. Adrien l’avait oublié. Grisé par cette liberté qu’ils avaient mis tant de temps à créer, Adrien s’était envolé. Elisa n’existait pas dans le réel. C’était son amie, elle ne voulait que son bonheur. Il pouvait flirter avec cette fille, lorgner ses seins et lui toucher les fesses, lui glisser à l’oreille de quoi la faire glousser, il pouvait car il était « libéré ».

 

 

Libéré d’Elisa qui ne pouvait rien dire. Libéré d’Elisa qui ne pouvait que sourire.

 

 

Aucun droit sur l’autre, ni devoir, ni rien. Adrien le savait et ce soir, jouant sur les termes d’un contrat peu régulier il pouvait profiter de la situation. Le jeu pervers de regarder Elisa tout en désirant l’autre. Je ne comprenais pas. Elle m’expliqua alors qu’elle aussi était libre d’aller prendre son plaisir ailleurs.

 

 

-          On ne veut vivre aucune frustration. On ne veut rien s’imposer. Nous ne sommes pas jaloux. C’est ce qu’on se dit du moins. Mais on s’aime et nous n’aimons personne d’autre. Nous sommes loyaux, toujours là l’un pour l’autre. Notre amour est important mais notre amitié encore plus. Quoi qu’il se passe c’est elle qui doit rester, c’est elle que nous devons préserver car nous avons tellement besoin l’un de l’autre qu’on ne veut pas être séparé, et l’amour est moins tolérant que l’amitié.

 

-          Et ce soir alors, ça ne marche pas ?

 

 

Elle secoua doucement la tête, tristement et reprit d’une toute petite voix.

 

 

-          Non ce soir non, ça ne marche pas.

 

-          C’est parce que tu le vois ?

 

-          Non ce n’est pas ça. Je l’ai déjà vu et lui aussi tu sais. On s’en moque on sait ce qu’on garde pour nous.

 

-          Mais alors quoi ?

 

-          Alors ce soir j’ai son parfum sur moi. Cette nuit nous étions ensemble, ce matin encore l’un contre l’autre lovés. Son regard sur mon corps, sa tendresse, sa fierté. Cet amour dans ses gestes cette douceur, cette gentillesse. J’ai senti que je ne voulais plus voir l’oiseau s’envoler, je me suis dit que c’était un moment particulier. J’ai eu le sentiment qu’il le sentait sur ma bouche, dans mes baisers, sur ma langue qui voulait plus de sa peau. J’ai cru qu’il m’aimait plus fort à cet instant précis et que comme moi, il se disait que peut être c’était le bon moment, qu’il était temps qu’on accepte ce qui nous unit.

 

 

Silence. Elle baisse les yeux, sa voix s’est un peu cassée et pourtant elle parle plus bas, plus doucement encore pour ne pas blesser ses mots, pour me dire tout ce qu’elle vit sans heurter le flot. Je sens qu’elle ne veut pas pleurer, sa bouche tremble mais elle fait une pause pour se calmer.

 

Je la regarde et je me sens désemparé. Elisa ma toute tendre, tu n’as pas su te protéger.

 

Je ne savais pas trop quoi penser de tout ce qu’elle venait de me dire mais du moins il me semblait un peu mieux comprendre qu’ils avaient eu juste envie de facilité.

 

Elle me regarde à son tour et me fixe bien droit, sa voix se fait plus claire mais la peine l’envahit.

 

 

-          Toute la journée je n’ai pensé qu’à lui, qu’à nous, et je me répétais que je me sentais prête. Je cherchais les bons mots qu’il aurait bien compris. J’ai écrit une chanson, je sais ça peut paraître complètement bête mais c’est ce que j’ai fait, j’ai prit encore des chemins détournés. Je ne savais pas où il était aujourd’hui mais ce soir, lorsque je suis arrivé et qu’ils étaient déjà là j’ai compris. A peine me relevais-je de ses bras pour courir à ma vie qu’il allait dans la sienne, mais dans un autre lit. Toute cette douceur, cet amour, cette tendresse c’était feint. Ou peut être pas mais en tout cas ça ne m’était pas réservé. Il l’avait fait pour elle juste quelques heures après. Il n’avait pas comme moi été submergé de tendresse au point d’oublier les autres, il n’avait pas ressenti notre amour au point de laisser passer une occasion de baiser. Comme un mort de faim, un frustré, un homme en manque, un prisonnier ou un rescapé qu’est ce que j’en sais, il fallait qu’il aille la baiser.

 

-         

 

 

Je regarde le sol, je ne sais que répondre, je suis un peu attristé, à peine, la vie est ainsi faite…

 

 

-          Il n’aurait eu aucun besoin d’y aller s’il m’avait vraiment aimé. Voilà ce que j’ai pensé. Et j’ai douté de son amour, ce qui ne m’était jamais arrivé.

 

-          Tu ne le voulais qu’à toi ?

 

-          Non, je le voulais dans le même monde que moi. Je ne veux pas qu’il s’empêche de vivre ce dont il a envie, c’est qu’il en ait envie qui me blesse. C’est ce qui m’a blessé aujourd’hui. Ce qui s’est passé entre nous était tellement beau que je pensais qu’on le vivait à deux. Mais pour lui ce n’était qu’un jeu. J’étais trop dans l’amour et lui toujours dans l’amitié « regarde Elisa je fais bien le mec inspiré ! C’est fou quand même, tu sais que ça les rend folle de moi ? » Mais là le problème c’est que je suis devenue sa proie. J’ai toujours été fière et amusée de ses prouesses, de ses petits succès. Il me revenait de toute façon parce qu’il n’aime que moi, il revenait me raconter et on riait et on se désirait. Mais là je pensais que ce n’était pas comme les autres fois. J’en étais persuadée.

 

-          Tu crois qu’il le savait ?

 

-          Non il ne comprendrait même pas. Il est égal à lui-même, lui ne m’a pas menti. Moi par contre oui. Je lui ai menti en lui disant que notre jeu m’amusait, qu’on s’aimerait quoi qu’il advienne, que je serai toujours à ses côtés. Ce n’est pas vrai. Tu comprends que je ne peux pas ? J’ai vu l’amour mais ce n’était pas vrai, mes rêves se sont moqués de moi.

 

-          Et ta chanson ?

 

-          Je te la donne, lui il n’en voudrait même pas.

 

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