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14.06.2006
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Il y a eu un moment où nous nous sommes quand même aimés.
Un temps où je suivais ton délire, où tu rentrais dans les miens, un temps où nous avions établi une complicité. Nous avions tout deux ce goût de la provocation, on s’amusait. J’aimais bien ce début d’amitié tout neuf avec toi, tout frais, indépendant de ta relation avec lui.
Un temps tu t’es ouverte à moi et c’était bien.
Je savais pour vous mais ça ne changeait rien. De toute façon il n’y avait rien à savoir, vous ne vouliez rien vivre donc il n’y avait rien à raconter. J’avais relégué votre secret au rang des trucs inexistants, vous disiez vous aimer mais vous ne faisiez rien. Pour moi pas d’actes, pas de sentiments. Je ne voyais entre vous qu’un jeu qui ne m’intéressait plus.
Par contre toi tu devenais ma copine. Ma pote. Je ne sais pas, je cherche, mais un machin dans le genre.
Et j’aimais ça.
Un soir vous aviez rendez-vous. Il n’a pas pu venir. Aussi simple que ça.
Tu es venue, il n’était pas là. Je t’ai dit qu’Adrien rentrerait tard, je pensais te voir repartir. Et puis non tu es restée.
Que je me souvienne - comme si j’avais oublié -, j’étais assis sur le fauteuil, je venais de me lever pour te saluer et je me réinstallais, prenant une clope au passage :
- Désolé je crois qu’Adrien ne va pas rentrer
- Et bien tant pis pour lui, mais nous on va pas se laisser mourir !
« On va pas se laisser mourir ». Quand j’y repense j’ai mal. C’est con mais c’est comme ça. Quand je reviens en arrière que je nous revois, que je revois ton grand sourire, tes yeux brillants je ne comprenais pas ta peur de la solitude, ton besoin d’aimer et d’être aimée, ta peur d’avoir mal… Je te voyais tellement ailleurs, tellement loin de ces sentiments qu’on attribue aux gens tristes et désespérés.
Je te voyais comme quelqu’un d’un peu à côté, qui vit dans son monde mais qui n’a jamais aucune raison de pleurer. J’avais l’impression que la vie te passait dessus comme un voile, comme un rien, que tout te semblait facile. Comme ce soir là, « Adrien n’est pas là ? Et bien on ne va pas se laisser abattre ! » Mais tu avais choisi un autre mot, même sens mais un peu étrange, à côté. Et c’est dans tes mots qu’on pouvait découvrir l’autre Elisa. Celle qui se cachait derrière la belle apparence. Dans tes mots on touchait ton gouffre, ton angoisse.
- Il ne manquerait plus que ça !
J’avais caché mon trouble qu’avait fait naître en moi ta joie apparente qu’Adrien ne soit pas là. Un instant, et je ne sais pas pourquoi, j’avais eu un peu peur qu’on reste tout les deux là, seuls, à attendre son retour.
- Alors, on y va ?
Cette soirée avec toi.
Des mois que je te voyais en coup de vent à la maison quand tu venais pour lui et que je ne te connaissais pas. Des mois que je m’étais méfié à cause de votre relation qui me mettait mal à l’aise. Des mois que tu me passais à côté sans t’arrêter sur moi.
Et puis tu étais là. Avec moi.
Assis dans le bar à tapas d’un quartier que nous affectionnions – nous commencions à nous découvrir de réels goûts en communs -, tu m’offrais avec désinvolture ton paquet de cigarettes « ce soir c’est celui du peuple ! », Tu buvais des verres de bière – boisson qui selon tes dires pouvait passer par ton gosier en grande quantité sans que cela n’affecte tes capacités de réflexion – et tu me racontais ta vie par le menu détail.
Je te découvrais. Et je me confiais. Tu m’as tout dit de ce que tu voulais bien me dire de ton enfance, tes parents, tes rêves d’alors, tes rêves depuis, tes envies, ta vision du monde et des gens. Moi je t’ai parlé d’Evie.
Tu ne m’as pas parlé de tes amours, ni d’Adrien. C’était bien. Pas d’Adrien. Je te trouvais plus naturelle. Tu essayais moins d’être belle pour un rien, ton visage était plus tranquille, ton corps ne cherchait pas à séduire, tes pensées partaient ailleurs et j’aimais être avec une femme charmante et drôle sans rien envisager de plus.
La nuit qui avançait et les verres qui se suivaient permettaient bien des confidences, ton regard grave, ta bouche lasse quand tu me parlas à ce moment là, je ne l’oublierai pas. Tu aimais ce moment et le sentant toucher à sa fin tu me dis tout bas que tu ne supportais pas les dernières fois.
« A peine arrivée dans un lieu qui me plaît j’imagine déjà quand je reviendrai. A peine je rencontre quelqu’un qui me séduit que j’imagine déjà qu’on se retrouvera toute notre vie. A peine je vis quelque chose qui me rend heureuse que je pense déjà aux moyens de le revivre. »
Ces paroles étaient pour moi. Tu mettais un temps entre chaque phrase, tu semblais chercher tes mots mais ta voix d’abord hésitante se fit alors plus sûre et ton regard qui cherchait un refuge s’ancra dans le mien.
« Je ne supporte pas qu’il puisse y avoir une fin…
Je m’échappe, je pars, je m’envole. J’ai mon monde à moi où les choses et les êtres vivent pour toujours, où les instants de bonheur s’étirent, se rejouent, se prolongent. Par contre il ne faut pas trop les user ces souvenirs. Il faut les rejouer avec prudence. Privilégier le détail pour ne rien oublier, les laisser remonter tout doucement, ne pas les brusquer. S’ils se sentent heurtés les souvenirs disparaissent. Lorsque j’en veux trop, tout me quitte… Alors, je reviens vers eux, doucement, avec précaution, désolée et obéissante à leurs lois.
Je m’accroche et je rêve. J’attrape leurs petites pattes quand ils s’envolent, il me reste toujours quelque chose… »
Un temps.
Je te regardais. Je te trouvais belle. Je ne savais pas ce que tu me disais, brèves de comptoir, fin de soirée, état de fatigue avancée, je ne cherchais pas à comprendre. Mais je te regardais.
« Jamais je ne m’y ferai, je ne supporte pas qu’on puisse me laisser. – je souris à ton inflexion comique - Alors je ne m’attache qu’à mes rêves. Je les tourne et retourne dans ma tête. Ils sont chauds et doux. Lorsque je les sens prêts je les laisse me guider doucement vers leur accomplissement. – Tes yeux glissèrent sur moi avec une sorte de connivence, frisson électrique qui me parcouru l’échine, juste assez pour me réveiller, il n’y avait aucun sous-entendu pour moi - Je m’attends à tout. Pour mieux me protéger je ne m’attache à rien dans la réalité.
Mais par contre…
Si c’est un rêve que je vis je ne veux pas le laisser filer… »
Silence.
Nous sommes restés un moment sans nous regarder. Ta cigarette se consumait au bout de tes doigts. Ma journée avait été longue, j’étais épuisé. J’ai frotté mes deux yeux d’une main, secoué la tête, et je t’ai dit que nous devrions y aller.
Ce n’est que plus tard, bien plus tard encore que je me suis hasardé à faire le lien entre ton discours et ce que tu vivais avec Adrien. C’est au moment de l’électrochoc causé par ta disparition que tout m’est revenu et que depuis tout est revisité, analysé, disséqué.
Mais à ce moment là je n’y étais pas. J’étais juste bien. Content. Je me disais que c’était peut être le début d’une belle relation. Je t’envisageais dans ma vie. Je me voyais te présenter à Evie.
Mais, ce qui c’est passé ce soir là ne s’est jamais reproduit. Nous n’en avons pas eu le temps. J’aurai bien aimé mais ça ne s’est pas présenté. Moi j’avais ma vie, Evie, le travail, les déplacements…Mais cette soirée jamais je ne l’oublierai.
Trois mois après tu te tuais.
Durant ces trois mois dès qu’on se rencontrait je savais qu’on avait gagné quelque chose, toi et moi, nous avions cette soirée qui n’appartenait qu’à nous. Un clin d’œil, une phrase, un sourire, des points communs. Nous nous étions rapprochés et ce que j’avais découvert de toi me plaisait. Je ne savais pas que c’était terminé, que notre histoire était arrêtée, que tout était déjà joué.
Je pensais avoir le temps, mais ton temps était compté. Avais tu déjà décidé ?
J’aurais voulu que tu sois mon amie.
20:26 Publié dans Elisa | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note







Commentaires
C'est troublant, on parle souvent des amours contrariées ou impossibles, mais jamais des amitiés avortées... Pourtant...
Ecrit par : Misteriosa | 15.06.2006
dans ce cas là je te conseille ; lettre à une inconnue, je joueur , 24h00 dans la vie d une femme et confusion des sentiments. a bientot.
Ecrit par : misschatterbox | 16.06.2006
oui, Stefan Sweig, j'ai lu ces nouvelles effectivement.
Dans ces romans, il s'agit pour moi plus de passion ou d'amiration que d'amitié.
Maintenant, tout depend de la sensibilité de chacun.
Ecrit par : Misteriosa | 18.06.2006
De quelle façon pourrais-je réagir suite à ce texte ? Ca me touche, ça me plombe et ça me rappelle mon pote. bisous copine
Ecrit par : marura | 13.07.2006
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